Tony Judt

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[i]« Notre devoir envers les victimes des innombrables massacres dont est entaché notre passé récent n’est pas un devoir de mémoire, mais bien un devoir d’histoire. »[/i] [small]Tony Judt (1948-2010)[/small]

Tony Judt
Tony Judt

La mort de Tony Judt, historien de l'Europe
et écrivain engagé

Depuis deux ans, l’historien Tony Judt vivait avec les conséquences de la maladie de Charcot, une forme particulièrement aigüe de sclérose latérale amyotrophique qui l’avait paralysé et rendu dépendant d’appareils de respiration artificielle. Il n’en continuait pas moins à écrire et même à faire des conférences. La maladie l’a finalement emporté vendredi, à l’age de 62 ans. Il laisse une œuvre importante derrière lui, notamment consacrée à la vie intellectuelle française de l’après-guerre. Comme le souligne le New York Times dans sa nécrologie, Tony Judt en était venu à incarner tout au long de sa vie le « style français de l’intellectuel engagé » qu’il avait étudié en tant qu’historien.

Né Britannique, il vivait depuis plus de vingt ans aux États-Unis, où il enseignait et travaillait. Tony Judt a consacré une grande partie de son travail à l’histoire de l’Europe, avec une œuvre majeure, Après-guerre, une histoire de l’Europe depuis 1945.

Tony Judt a vu le jour à Londres en 1948 d’une famille d’émigrés juifs de Lituanie, Tony Judt a également entretenu des relations passionnelles avec Israël et le conflit du Proche-Orient, passant d’un engagement sioniste militant, avec des étés passés en kibboutz et en se portant volontaire comme auxiliaire de l’armée israélienne pendant la guerre des Six jours de 1967, à une position de plus en plus critique et finalement de rupture avec la politique de l’État d’Israël.

De l’État juif à l’Etat binational

En 2003, Tony Judt a fait scandale en réclamant ni plus ni moins, dans un long essai publié par la New York Review of Books, la fin d’Israël en tant qu’État juif, et la naissance à sa place d’un État binational, réunissant juifs et Palestiniens. Cette prise de position fracassante lui valut d’être traité de "self hating jew" (juif animé par la haine de soi), l’insulte suprême au sein des communautés juives, et d’être expulsé du Comité éditorial de la revue The New Republic. Ce descendant d’une lignée de rabbins lituaniens, même si son père ne l’était pas, estimait que la nature « ethnique » d’Israël poussait cet État à des comportements contraires aux valeurs démocratiques dont il se revendiquait. Tony Judt n’a pas changé d’avis par la suite, malgré la tempête provoquée par ses idées. La maladie a bouleversé la suite de sa vie. En 2008, il apprenait qu’il souffrait de la maladie de Charcot, qu’il affrontait avec courage et lucidité.

Sa maladie, «un emprisonnement progressif »

En janvier dernier, il décrivait les affres de sa maladie dans un texte magnifique et tragique publié en France par Le Monde. En voici quelques paragraphes, qui vous laissent scotché, abasourdi :

[i]« Concrètement, la SLA (sclérose latérale amyotrophique) équivaut à un emprisonnement progressif sans possibilité de libération conditionnelle. On commence par perdre l’usage d’un ou deux doigts ; puis d’un membre ; puis, de façon presque inévitable, des quatre membres. Les muscles du torse sombrent peu à peu dans une quasi-torpeur, ce qui devient vite un problème pratique sur le plan digestif, mais qui constitue aussi un danger mortel puisque respirer devient d’abord difficile et bientôt impossible sans un appareil d’assistance respiratoire. Dans les formes les plus extrêmes de la maladie, il devient impossible de déglutir, de parler et même de contrôler les mouvements de la mâchoire et de la tête. Je ne souffre pas (encore) de cet aspect de la maladie, car sinon je n’aurais pu dicter ce texte. Vu le stade de déclin où je suis, je suis donc, de fait, quadriplégique. [...][/i]

 

[i]Imaginez un instant que vous soyez obligé de rester allongé absolument immobile sur le dos pendant sept heures d’affilée et de trouver le moyen de rendre ce calvaire supportable non seulement pour une nuit, mais pour le restant de votre existence. La solution que j’ai trouvée consiste à faire défiler mentalement ma vie, mes pensées, mes fantasmes, mes souvenirs, mes faux souvenirs et autres, jusqu’à ce que je tombe par hasard sur des événements, des gens ou des récits dont je peux me servir pour détourner mon esprit du corps dans lequel il est enfermé. Ces exercices mentaux doivent être assez intéressants pour captiver mon attention et me faire oublier une démangeaison insupportable à l’intérieur d’une oreille ou au bas des reins. [...][/i]

 

[i]Je suppose que je devrais au moins trouver un semblant de satisfaction dans le fait d’avoir découvert en moi-même le genre de mécanisme de survie dont la plupart des gens n’entendent parler que dans les récits des survivants de catastrophes naturelles ou de cellules d’isolement. Et il est vrai que cette maladie possède une dimension positive : grâce à mon incapacité à prendre des notes ou à en préparer, ma mémoire - qui était déjà très bonne - s’est considérablement améliorée avec l’aide de techniques adaptées que Le Palais de mémoire de Matteo Ricci décrit de façon si captivante par le biais de Jonathan Spence. Mais chacun sait que les satisfactions de compensation sont fugitives. Il n’y a aucune grâce salvatrice à être confiné dans un corset d’acier, froid et implacable. Les plaisirs de l’agilité mentale sont très surestimés - j’en prends conscience à présent -, par ceux qui ne dépendent pas exclusivement d’eux. Et l’on peut dire à peu près la même chose des encouragements bien intentionnés à trouver des compensations non physiques à l’incapacité physique. De ce côté est la futilité. La perte est la perte, et l’on ne gagne rien à l’appeler d’un terme plus agréable. Mes nuits sont captivantes ; mais je pourrais m’en passer. »[/i]

Il reste son œuvre. À lire Après la guerre, qui avait reçu en 2008 le Prix du livre européen, un ouvrage qui « donne à penser », selon la formule du journaliste Jean Quatremer, membre du jury.